Faut-il apprendre le solfège pour jouer du piano ?
Non, on peut jouer du piano toute une vie, et très bien, sans jamais lire une seule note sur une portée. Alors avant d'aller plus loin, une question, et c'est la seule que je vous poserai : où vit la musique que vous aimez, dans des enregistrements et des grilles d'accords, ou dans des partitions imprimées ? Tout le reste de cette page dépend de votre réponse. Je préfère le dire maintenant plutôt que de vous vendre le solfège pendant six paragraphes.
Les chemins qui se passent de la partition
D'oreille, d'abord. On écoute, on cherche sur les touches, on trouve, et on y revient le lendemain parce qu'un passage a filé pendant la nuit. Cette porte-là est plus vieille que la notation elle-même : le blues et la musique de bal ont commencé par se transmettre exactement comme ça, d'un musicien à l'autre, bien avant qu'on en imprime la moindre partition. Une oreille façonnée par des années de tâtonnements est un outil de musicien à part entière. Elle entend la fausse note avant que l'œil ait eu le temps de la chercher, et beaucoup de très bons lecteurs n'ont pas ça.
Les grilles d'accords, ensuite. « Les Feuilles mortes » : une musique de Joseph Kosma, des paroles de Jacques Prévert, 1945, et la voix d'Yves Montand qui l'a installée dans toutes les oreilles avant qu'elle ne devienne le standard de jazz qu'on joue partout. Des milliers de pianistes la jouent très bien sans avoir jamais lu la mélodie sur une portée. Ce qu'ils ont devant eux, quand ils ont quelque chose, c'est une grille : les accords posés au-dessus de la ligne de paroles, et à eux de choisir quelles notes ils gardent et où va la main gauche. Ces grilles se notent le plus souvent avec des lettres, qui sont des chiffrages d'accords et non des noms de notes : sur la page, vous lisez Am7 puis D7, autrement dit un la mineur 7, puis un ré 7. Pour accompagner quelqu'un qui chante, c'est souvent l'outil qu'il faut, et des carrières entières tiennent dessus.
Et puis les tutoriels : les vidéos où les notes tombent vers le clavier, les applications qui allument la touche suivante. Elles mettent de la vraie musique sous les doigts tout de suite, et pour beaucoup d'adultes qui s'y remettent, ce premier soir où l'on joue quelque chose qu'on reconnaît est ce qui empêche le piano de redevenir un meuble. Personne n'a jamais progressé sur un instrument qu'il n'ouvre plus.
Si l'un de ces chemins vous porte vers la musique que vous voulez jouer, rien de ce qui suit ne doit vous en détourner.
La chose que la lecture ajoute, et c'est la seule
La lecture ajoute une chose, une seule : l'indépendance. Un tutoriel n'existe que si quelqu'un a pris la peine de le faire, et pour le morceau entendu la semaine dernière au générique d'un film, il n'y en a souvent aucun. Un relevé d'oreille ne vaut jamais plus que ce que votre écoute a saisi ce soir-là. Une partition imprimée, elle, est le document le plus complet qu'un morceau possède : quelles touches, mais aussi à quel moment, pendant combien de temps, et à quel endroit le compositeur voulait qu'on baisse la voix.
Ce que la lecture vous met dans la main ressemble à une carte de bibliothèque. Elle ne vous rend pas plus musicien que le pianiste d'oreille assis à côté de vous, et elle ne s'entend pas quand vous jouez. Elle ouvre les rayons. Derrière, il y a des siècles de musique imprimée, et la carte en poche, n'importe quelle page est atteignable ce soir, sans passer par personne. Beaucoup de pianistes vivent très bien sans jamais s'inscrire, parce que leur musique est ailleurs. D'autres tombent un jour sur le morceau qu'ils veulent absolument jouer et qui n'existe qu'en partition. C'est ce jour-là que la question cesse d'être théorique.
Le mélange que font la plupart des pianistes
Presque personne ne choisit une voie unique et s'y tient. On lit les pièces qu'on travaille sérieusement, on joue d'oreille ce qu'on a fredonné dans la journée, on cherche une grille quand quelqu'un se met à chanter dans la cuisine. Les deux ne se disputent pas la place. L'oreille vous signale que la lecture s'est trompée, et la lecture met sous les doigts des enchaînements que l'oreille n'aurait pas trouvés seule.
Si vous décidez de vous y mettre, deux lectures honnêtes pour commencer : comment apprendre à lire les notes, qui prend le problème par le début, et combien de temps ça prend, qui ne vous promet aucun délai. Et travaillez sur de la musique que vous avez envie de jouer, pas sur des exercices que vous tolérez.
Si vous ne décidez rien, fermez cet onglet et allez jouer. Rien de ce qui précède n'est un examen d'entrée. Le piano ne vérifie les diplômes de personne. Il attend qu'on vienne jouer dessus, c'est tout.
Écrit par l'auteur de Notalune, l'application iOS faite pour qu'un nom oublié n'arrête plus la séance en plein milieu d'une mesure : vous photographiez vos propres partitions et les noms apparaissent sur les notes. Elle ne s'adresse qu'à ceux qui ont décidé de lire, et seulement pour la mesure qui les arrête ce soir-là. Quand elle hésite, elle préfère laisser la note vide plutôt que deviner, et vous masquez tous les noms en une touche quand vous voulez lire sans aide. D'autres guides dans la rubrique Apprendre · questions : support@notalune.com.