Combien de temps pour apprendre à lire les notes ?
Personne ne peut vous donner ce chiffre, et je ne vais pas en inventer un. Je refuse la question telle qu'elle est posée. Poliment, mais je la refuse, parce qu'un délai annoncé sur ce sujet est une décision de marketing, jamais le résultat d'une mesure. Ce refus vous protège : une date fausse finit toujours par vous fournir une bonne raison d'arrêter, le soir où vous l'aurez dépassée. En revanche, je peux dire pourquoi ce chiffre n'existe pas, et vous rendre une question qui, elle, a une réponse.
Pourquoi ce chiffre n'existe pas
On promet ailleurs des délais fermes, en chiffres ronds, du ton de quelqu'un qui aurait compté. Avant d'accepter l'un de ces chiffres, ouvrez une vraie page.
Le premier prélude du Clavier bien tempéré de Bach, en do majeur, que vous avez déjà entendu même si vous ne l'avez jamais lu : rien à l'armure, une seule figure d'accord brisé du début à la fin, environ trente-cinq mesures qui changent l'harmonie sous le même dessin. Vous lisez la première mesure une fois. Après, vous ne lisez que des changements, cette note a bougé, celle-ci est restée. Dites-moi combien de temps il faut pour savoir lire cette page. Puis ce que votre réponse vaudra devant la suivante.
Les chiffres ronds, on les connaît ailleurs : le permis demande vingt heures de conduite au minimum, et chacun connaît quelqu'un qui en a pris quarante avant d'oser tourner à gauche dans une ville inconnue. Personne ne conduit vraiment le jour de l'examen, on conduit deux ans plus tard, seul, un soir de pluie : les vingt heures décrivaient une formalité, pas une compétence.
La lecture a le même défaut. La ligne d'arrivée d'abord : « lire la musique » va de nommer sa première note à déchiffrer à tempo une page jamais vue, et entre les deux, des années. Le lecteur ensuite. Un enfant avec un cours par semaine et quelqu'un pour lui reprendre la main. Un adulte avec dix minutes le soir, quand la maison est calme. Un choriste qui ne suit qu'une ligne. Un pianiste qui en lit deux à la fois, une par main. Changez une seule de ces vies et la durée n'a plus rien à voir.
Où s'arrête la recherche
Deux travaux me servent de repère. La méta-analyse de Mishra (2014), qui rassemble 92 études, suggère que la lecture à vue est associée avant tout à des compétences qui se travaillent, plutôt qu'à un talent donné à la naissance. McPherson (2005) a suivi 157 débutants de sept à neuf ans pendant trois ans, et a observé que la manière dont ces enfants pensaient en lisant la notation expliquait leur progression mieux que le seul temps passé à travailler.
Autrement dit, ce qui accompagne le progrès, c'est la qualité de l'attention pendant ces heures, davantage que leur nombre. Votre façon de travailler peut changer ce soir. Votre âge, non.
Maintenant, ce qu'ils ne disent pas. J'ai cherché dans ces deux travaux le délai qu'on promet ailleurs, le nombre de semaines au bout desquelles on saurait lire. Aucun. Ils constatent des liens, ils ne fixent aucun calendrier. McPherson observait des enfants encadrés, pas un adulte qui recommence seul des années plus tard. Celui qui vous annonce un délai précis ne les a pas lus, ou parie que vous ne les lirez pas.
Mishra (2014), Journal of Research in Music Education 61(4), 452–465, ERIC EJ1021043 ; McPherson (2005), Psychology of Music 33(1), 5–35, SAGE.
La question à poser à la place
Une question voisine, elle, a une réponse. Jusqu'où voulez-vous aller, et pour quelle musique. Tant que ce n'est pas nommé, on ne mesure pas un trajet dont on ignore la destination. Tenir sa partie dans un chœur le mardi soir et ouvrir le prélude de Bach un dimanche ne demandent pas le même temps. Nommez la page que vous voulez jouer et vous obtenez une question à laquelle vous pouvez répondre ce soir : qu'est-ce qui m'empêche d'avancer d'une ligne de plus ?
Le reste est du travail ordinaire, celui que j'ai raconté ailleurs, par où on commence. Deux cas à part. Si vous avez lu enfant puis arrêté, vous ne repartez pas de zéro et le calcul n'a plus rien à voir. Et si la vraie question était « est-ce que j'ai le droit de jouer en attendant », la réponse est oui, plusieurs chemins sérieux se passent de la partition.
Il y a presque toujours une deuxième question sous la première : est-ce que je suis en retard. Là non plus, je ne peux pas. Je ne sais pas ce que vous voulez jouer, ni combien de soirs par semaine le piano est libre chez vous. La réponse est posée sur votre pupitre, elle ne se dit pas en dates, elle se voit ligne par ligne. La page de ce soir en sait plus là-dessus que moi.
Écrit par l'auteur de Notalune, l'application iOS faite pour qu'un nom oublié n'arrête plus la séance en plein milieu d'une mesure : vous photographiez vos propres partitions et les noms apparaissent sur les notes. Je n'ai pas fait Notalune pour raccourcir quoi que ce soit, mais pour les soirs où un nom manquant arrête la musique. Quand elle hésite, elle préfère laisser la note vide plutôt que deviner, et vous masquez tous les noms en une touche quand vous voulez lire sans aide. D'autres guides dans la rubrique Apprendre · questions : support@notalune.com.