Notalune

J'oublie des notes que je connaissais la semaine dernière, c'est normal ?

Oui, c'est normal : les noms qui s'effacent sont ceux que vous croisez le moins souvent sur la page. L'hiver dernier, j'ai buté quatre soirs de suite sur la même note, un la posé sur sa petite ligne au-dessus de la portée. Quatre fois le même geste : je tournais la tête vers le tableau de notes que j'avais imprimé et calé contre le pupitre, je cherchais la ligne, je revenais à la partition. La quatrième fois, ça m'a agacé. J'ai fait sept ans de piano enfant, et cette note-là refusait de tenir. Je ne le raconte pas pour vous rassurer. Je le raconte parce que c'est banal.

Pourquoi certaines notes s'en vont et d'autres jamais ?

Vous savez comment s'appelle votre voisin de palier. Vous ne l'avez jamais appris, personne ne vous a interrogé dessus, son nom est venu tout seul parce que vous le croisez le samedi devant les boîtes aux lettres et trois fois par semaine dans l'escalier. Le voisin du troisième que vous apercevez deux fois par an, lui, vous ne savez pas comment il s'appelle. On vous l'a dit une fois. Peut-être deux. Et personne, dans cette histoire, n'a jamais conclu que vous aviez mauvaise mémoire.

La portée fonctionne comme cet immeuble. On ne l'apprend pas partout à la même vitesse. Les notes du milieu, celles qui tiennent entre les cinq lignes en clé de sol, reviennent dans à peu près tout ce qu'un débutant joue : à chaque ligne, dans chaque morceau, sans que vous ayez rien demandé. À force, elles cessent d'être des noms qu'on va chercher et deviennent des choses qu'on voit. Les autres n'y ont jamais droit. Les notes perchées haut sur leurs lignes supplémentaires, et une bonne partie de ce qui se joue en clé de fa, passent trop rarement devant vos yeux pour tenir.

Ouvrez un cahier qui traîne sur beaucoup de pianos français : les 25 Études faciles et progressives op. 100 de Friedrich Burgmüller. Le mot « faciles » est de lui, pas de moi. Burgmüller a passé l'essentiel de sa vie à Paris, ce qui explique que ces vingt-cinq pièces courtes portent des titres français et qu'on les retrouve encore partout : « La Candeur », « Innocence », « La Chasse », « Ballade », et l'« Arabesque », la deuxième du recueil. Prenez-les l'une après l'autre et regardez ce qui revient. Certaines positions sont là dans les vingt-cinq, page après page, aux deux mains. D'autres attendent la fin du cahier. La vingt et unième, « L'Harmonie des anges », promène le même accord brisé d'une main à l'autre à travers le clavier, la même figure se lisant chaque fois un peu plus haut ou un peu plus bas. La vingt-quatrième, « L'Hirondelle », fait passer la main gauche par-dessus la droite pour chanter la mélodie : elle lit alors des notes perchées où elle ne va presque jamais. Ces places-là, vous ne les aurez rencontrées qu'une poignée de fois dans tout le volume.

Ce n'est donc pas votre mémoire qui est en cause, c'est la fréquence des rencontres. Un nom croisé quatre fois en octobre et plus jamais depuis est censé s'en aller. Il n'y a rien à réparer là-dedans.

Que faire quand le nom manque au milieu d'une mesure ?

La première mauvaise réaction, celle que je connais par cœur, c'est de s'arrêter. Vous levez les mains, vous cherchez la note sur le tableau imprimé, et vous finissez par la trouver. Sauf qu'entre-temps la mesure précédente s'est effacée, le doigté que vous veniez de trouver aussi, et vous reprenez la ligne au début. Trois interruptions de ce genre et la deuxième page n'arrive plus. Vous vous levez du tabouret bien avant l'heure que vous vous étiez donnée, en vous disant que ce n'était pas le bon soir. C'est comme ça que j'ai arrêté une deuxième fois, sans jamais l'avoir décidé.

L'autre mauvaise réaction est plus silencieuse : deviner et continuer, ce que personne ne relève quand on travaille seul.

Ce qu'il faut à cet instant tient en peu de chose : récupérer le nom sur place, et repartir avant que la mesure précédente ne s'efface. C'est pour cette poignée de secondes que j'ai fait Notalune. La mesure où je butais, photographiée sur la page imprimée, le nom écrit sur la note elle-même, et la séance continue au lieu de finir là. Le tableau imprimé a quitté mon pupitre ce mois-là.

Le mien, c'était ce la, quatre soirs de suite, en hiver. Vous aurez le vôtre, peut-être en mars, dans une autre pièce, à un endroit où vous ne l'attendez pas. Quand cela arrivera, le nom manquant vous dira une chose et une seule : cette note-là ne vous est pas repassée sous les yeux depuis longtemps. Rien sur votre mémoire, rien sur votre âge. Elle n'a pas encore eu ses rencontres, et c'est tout ce que l'oubli mesure.


Écrit par l'auteur de Notalune, l'application iOS faite pour qu'un nom oublié n'arrête plus la séance en plein milieu d'une mesure : vous photographiez vos propres partitions et les noms apparaissent sur les notes. Un nom oublié qui reste à portée de main coûte quelques secondes ; le même nom, à aller chercher ailleurs, coûte le reste de la soirée. Quand elle hésite, elle préfère laisser la note vide plutôt que deviner, et vous masquez tous les noms en une touche quand vous voulez lire sans aide. D'autres guides dans la rubrique Apprendre · questions : support@notalune.com.